Traité d’érotisme vestimentaire masculin #9

Le gilet de costume

« Si tu connais le désir qui va vite
Et qui dure longtemps.
Je voudrais que tu m’y précipites
Du haut de tes quarante ans
La vieille. Miossec.

Lucio Fontana par Ugo Mulas

Non, le gilet de costume ça ne se porte pas comme ça.

Le gilet de costume, c’est cette pièce de vêtement d’apparat sans manche qui couvre le torse. Le gilet de costume, on n’est pas obligé, c’est du chic en plus. Le gilet de costume, c’est l’anti-mou, c’est le coup de stylo de la silhouette (on ne parlera pas ici du gilet de costume ouvert sur T-shirt mou, non). Le torse est dessiné, maintenu par le tissu, par la patte de serrage au dos qui vient finir de coller le gilet au corps. Le gilet de costume n’est pas compatible avec ces costards dégueulasses en matière-pétrole dégueulasse, trop larges aux épaules, dégoulinant sur les jambes (comme si porter des fringues trop grandes rendait plus imposant, plus grand, plus fort. Non, désolée, juste mal fringué). Le gilet de costume, ça se porte comme Churchill, comme David Bowie en Dior / Hedi Slimane, comme le peintre Fontana dans son atelier photographié de dos en chemise-gilet, lame à la main, le pied en appui prêt à s’envoler quelque seconde plus tard pour entailler la toile et la fendre. Le gilet de costume c’est la cérémonie, l’homme civilisé de chez civilisé, de celui qui ouvre sa penderie et se pose la question de comment il s’habille le matin.

Alors, Non, Dave, ton gilet, ça va pas être possible.

You Tube. Je mate le concert de Depeche Mode enregistré à Paris en 2001 pendant l’Exciter Tour.

4:50 Dead of Night

« HEY ! »
Dave Gahan, chanteur de Depeche Mode, entre en scène.
Lumière rouge, cris de foule, sourire diabolique.

« HEY ! »
Bracelet de force noir au poignet,
Chaussures noires, pantalons noir de costume. Gilet de costume.
Pas de veste. Pas de chemise.
Peau nue dessous.

« HEY ! »
King-Kong, coups de poing sur la poitrine.
Costume de lord, tatouages de marlou.
Elvis : tourbillon de genoux sur pointe, tourbillons de bras.

« HEY ! »

9:30 Sweetest Condition

Dave n’en est pas à sa première tenue de scène.
1988, 26 ans, 101 Tour, débardeur blanc, jean blanc, perfecto noir.
1993, 31 ans, Devolutional Tour, chemise romantique noir, débardeur blanc, jean noir.
« HEY ! »
2001, 39 ans, Exciter Tour, costume trois pièces sans chemise donc.
2006, 2016, 2018, le gilet toujours , avec ou sans chemise.

(Étrange, cette sensation, de voir sur YouTube, d’une vidéo à l’autre, le visage, le corps de Dave vieillir, rajeunir, vieillir dans un maelström chronologique : 26, 56, 23, 39, 35 ans… )

Dave danse
« OH ! »
Traverse la scène le micro sur pied à la main.
Ali : sautillement lâches sur les genoux, coudes pliés
Boop : mouvements des fesses, dos au public.
Bentaga : bras parallèles au sol, marche funambule.
«OH !»
Jesus : debout, corps tendu, bras en croix, torse offert.

Ce qui frappe, vu d’ici, c’est le plaisir.
« OOOOOOOOH YEEEEEAAAAH ! »
Le plaisir qu’il prend sur scène, devant nous.
Le plaisir qu’il a d’être dans ce corps-là de 2001.
Un corps bien vivant
Revenu de la période Jésus-Christ-héroïnomane-suicidaire-décharné.
Jésus ressuscité en peep-show performer
Donnant à son public ce qu’il est venu chercher : sa voix, son énergie, son cul.
«OOOOOOH YEAH !»

14:50 Halo

Luisant de sueur, le visage de Dave s’illumine,
Bleu, rouge, vert…
Ses cheveux se collent sur sa nuque.
Les bras levés, deux pointes de peau apparaissent sur ses flancs.
Il chante, il danse, il bouge les fesses, enlace de ses bras le public à ses pieds.

Comme les danseuses classiques, les clubbers du Palace et les toreros,
Dave choisit l’équipe de ceux qui suent dans l’opulence et la beauté.
Ce costume de Lord, il le baptise de sa sueur de travailleur,
Plaisir simple du sacrilège de classe.
« OOOOOOH YEAH ! »

Dave sue oui, et puis Dave crie.
Pendant les chansons, entre les chansons.
« COME ON ! »
Et ses cris oscillent entre l’encouragement de l’homme de Dieu invitant la foule à croire en Jésus Christ notre sauveur ressuscité et le ravissement de l’homme du stupre a deux doigts de jouir invitant ses partenaires à continuer comme ça, Oh oui ! continuer comme ça.

15:26

Hors-champ, Dave se déboutonne.
Ça approche.
« Allez, continue comme ça » 
Le gilet est ouvert.
Il ne chante plus.
Les choristes et Martin Gore ont pris le relais.
« I want to see everybody dance ! »
Avant-scène, il chauffe le public, tend le micro, frappe des mains,
Poitrine offerte, envahie par l’énergie de la foule.

Le déboutonnage.
C’est la clef du choix de Dave
Pour le gilet de costume.
Le débardeur blanc (1988, 1993…),
C’est chouette, ça fait docker,
Mais quand il s’agit de se déshabiller,
Il y a toujours ce moment où l’on se retrouve la tête enfouie dans la maille,
Les deux bras en l’air.
Bête ridicule.
Le gilet, ses boutons, c’est le déshabillage garanti sans contorsion :
Le vêtement idéal pour allier classe et strip-tease.


D’ailleurs, c’est le moment.

17:13


Noir.
Dans l’ombre bleutée,
Le torse de Dave apparaît.
Pas d’art du strip-tease. Pas de jeté de gilet dans la foule.
Dave enlève le haut,
Dans l’intimité.


« HELLO ! »


Traversée de scène, Ali, Elvis, Boop réuni.e.s.

Il grimpe sur le promontoire de la batterie, dressé sur le socle les bras en l’air, une poursuite à ses trousses laisse admirer son dos nu liquide à demi couvert de motifs serpentins celtes.

Ça a commencé.

17:28 Walking in my shoes

(Et ce plaisir de Dave ce soir-là à Paris, il me reste sur le bout de la langue, mystérieux. Je constate qu’il a quelque chose de spécial mais quoi ? C’est un plaisir spécial, un plaisir à creuser et je creuse et me revient alors en mémoire une vidéo porno où un homme et une femme (Manuel Ferrara et Kristina Rose ) sont dans un parking sous-terrain glauque. Ça commence comme d’habitude, le petit jeu domination-soumission hétéro-qu’on-s’en-fout mais à un moment tout bascule, ils se regardent, se chuchotent à l’oreille et, folie des folies, ils baisent ensemble. Le spectacle est fini mais la caméra tourne encore et ce qu’on voit, ce ne sont plus seulement deux performers mais deux personnes ému.e.s qui baisent, toujours comme des acteurs porno d’accord, mais ensemble. Et tout ça vibre en continu entre spectacle et vie privée, et le plaisir spécial que je ressens ici réside dans cette vibration me rendant à la fois spectatrice et voyeuse, à ma place et déplacée.

C’est cette vibration que je ressens en regardant Dave ce soir-là de 2001. On sent bien que le plaisir qu’il ressent ne nous concerne pas complètement, ce n’est pas seulement le plaisir d’être sur scène, ça fait vingt ans qu’il est sur scène, c’est son job et il est très bon à ça. Non, il y a autre chose. Ce que Dave nous donne à voir ce soir-là, je crois, c’est la joie. Joie d’être sur scène avec le groupe, joie d’exister, joie d’être en vie après dix ans d’enfer toxico-paranoïaque. La vibration en spectacle et intimité m’emporte, spectatrice et voyeuse, je ne sais plus ce que je regarde, un chanteur faisant son show ou un homme en pleine résurrection et cette aller retour entre la scène et le trou de la serrure crée ce plaisir special.

Non Dave, ça ne va pas du tout ton gilet de costume, c’est un sacrilège ce gilet, mais allez, vas-y, continue comme ça, Dave, vas-y continue comme ça, vas-y danse, vas-y chante, vas-y Dave , continue comme ça…

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