Traité d’érotisme vestimentaire masculin #8

Boutons, zip et autres trous

La chemise de Bashung (Photo Jean-Baptiste Mondino) et le zip de Lou Reed (Photo Mike Rock)

Zip remontant la jambe d’un legging noir, nœud retenant derrière le cou l’entièreté d’une robe, multiplication des minuscules boutons remontant la colonne vertébrale, mousseline noire révélant, juste en dessous, un soutien-gorge noir.

« Déshabillez-moi » ( en imagination, évidemment) nous murmurent certains vêtements féminins.

Les vêtements masculins ne nous chantent pas la même chanson. Ils sont le plus souvent fermés, opaques, des T-shirts remontant jusqu’au-dessus des clavicules, recouvrant les bras jusqu’aux coudes, aux poignets, des pantalons descendant sur la chaussure laissant parfois la place au bermuda et trop rarement au short. Et plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus le costume se fait couvrant, qui a déjà vu un homme en costard – chaussures pointues en pleine canicule sait de quoi je parle.

Face à cette esthétique de l’armure, pour le regard à l’affût, chaque faille, chaque ouverture, peut revêtir une signification érotique. Exemples.

Il y a la chemise et tous ses boutons. Seul vêtement masculin au « déshabillez-moi » évident. La chemise, pas la chemisette, dont les manches coupées limitent l’effet de dévoilement (c’est parce qu’elle couvre entièrement le torse, les bras, qu’elle peut être entièrement boutonnée et entièrement déboutonnée que la chemise est érotique). Il y a le geste du déboutonnage, la précision, le calme demandé : attraper le bouton, le faire glisser dans la boutonnière sans trembler, sans tout arracher (sauf si…). Et puis il y a ce que dévoile cette chemise, dans l’encolure, aux avant-bras. La peau bien sûr, le possible d’une nudité, mais ce n’est pas que cela, apparaissent aussi les poils recouvrant les bras et le torse. Les poils, signes d’animalité (refusé au femmes soit-dit en passant) jusque là contenus sous le voile du tissu, animalité qui vient percuter la civilité de la chemise et donne des envies de tralala sur peau de bête.

Il y a les deux boutons sur l’épaule gauche du pull marin St James et comment certains hommes ne referment pas ces deux boutons après avoir passer leur tête dans l’encolure laissant apercevoir d’un seul côté ( et je me rend compte également à quel point les vêtements masculins sont symétriques) la couche inférieur vestimentaire ou mieux, parfois, si on a de la chance, la peau, l’épaule, la naissance de la clavicule. J’aime ce pull et ces boutons parce qu’ils sont pour moi, dans l’infime du découvrement qu’ils proposent, des indices. Je crois que, dans le fond, je souhaiterais ne désirer que des hommes qui ne sont pas des crevards misogynes, alors je cherche dans leurs vêtements des signes, et ces deux boutons laissés ouverts consciemment, créant une brèche dans l’armure que se doivent de porter les « vrais hommes », me laissent à rêver que celui qui le porte sera l’allié sexy qui occupera un temps mes songes (Bon, ça ne marche pas à tous les coups, Gainsbourg, qui en portait régulièrement, était un des hommes les mieux habillé que je connaisse mais définitivement, un crevard misogyne… – un doute ? écoutez la chanson Hold-up )

Il y a le zip. Chez l’homme, principalement, le zip donne sur le slip. Pas intéressant. Mais il y a cette photo de 77 de Mike Rock ( trouvée sur l’instagram de l’illustrateur sonore Michel Gaubert) . On y voit le chanteur Lou Reed, beau comme un camion, chapeau melon penché sur la tête, lunettes noires, les mains sur les hanches, l’air fier et détendu. Et là, l’armure en prend un coup : veste de plastique transparent, collier de chaînes argentées, T-shirt sans manches noir laissant les bras nus visibles sous la veste et puis au milieu du noir, le zip, posé là, sans autre fonction que de s’ouvrir à la demande (sur certaines photos de la séance le zip est fermé) et de laisser voir de Lou, la peau et puis surtout le téton gauche (soupirs…). L’érotique ici vient de la précision chirurgicale de l’ouverture dans le vêtement et de la transgression de l’emplacement du zip. Normalement le téton érotique c’est féminin (d’où cette obligation idiote de porter un soutien-gorge, parce que les tétons qui pointent ça déconcentre ces messieurs) alors que chez l’homme, l’érotique du torse c’est plutôt le muscle, les pectoraux, ce côté « je vais te protéger du monde ma chérie », et pas ce téton qui pointe, sortant de la surface mate, provoquant l’envie furieuse de le lécher, le titiller, le faire s’ériger de notre langue, de nos dents (soupirs bis). S’ajoute cet air détaché de Lou Reed (Quoi ? Je te fais mouiller/ bander, moi ? Non !) qui nous laisse définitivement rêveuse.

Interlude
J’ai trouvé la photo de Lou Reed comme d’autres images illustrant ce sujet de l’habillement masculin dans la culture gay. Et bien sûr ça me pose plein de questions : pourquoi s’habiller, prendre soin de soi pour un homme ça fait « pédé » ? Pourquoi les femmes se retrouvent à désirer des hommes qui, évidemment, ne les désirent pas ? Et pourquoi, parfois, ça les arrange ? C’est quoi la charge sexuelle et comment elle peut être partagée différemment dans les couples ? Bref, de quoi écrire un épisode hors-série à venir prochainement.

Il y a les trous. Ceux dans les jeans, qui ne me font absolument aucun effet ( la mode « Nirvana » de mon adolescence a laissé des séquelles…) et puis il y a cette histoire qui m’est revenue en écrivant ce texte. Il y a quelques années, sept, je dirais, j’avais commencé un jeu. Dans le lit, sous la couette, mes mains partaient à la recherche du corps de mon cher et tendre, trouvaient l’objet de mon intérêt, son slip, mais pas n’importe quel slip, celui de son trousseau de jeune homme, de ceux qu’il possédait depuis ses 17 ans et dont, au fil des années, au fil des frottements contre le jean, le tissu s’était aminci au point qu’apparaisse un trou. Ces slips de garçon, je les détestais, j’aurais pu les jeter en secret mais franchement ça aurait fait trop trip de copine-maman « Mon amour, tu as vu tes slips ? Mais c’est pas possible ! T’inquiète pas, je vais t’en acheter de nouveaux », et après les slips de sa mère, le mec, il porte les slip de sa meuf. Non. Donc j’ai choisi une autre technique. Retour à nos mains sous la couette et au slip de l’être aimé. Si, auparavant, j’avais repéré que le slip était troué, j’attendais que l’objectif soit sous la couette, je tâtais à l’aveugle jusqu’à atteindre le trou, et CRAC, je déchirais le tout d’un coup sec.

L’étrange dans tout cela, c’est que je n’avais jamais envisagé la dimension érotique d’un tel acte avant d’écrire ce texte. Je faisais comme s’il s’agissait d’un simple jeu de mauvaise gosse qui se terminait d’un éclat de rire mauvais de ma part et d’un grommellement de la sienne. Pourtant ce n’est pas comme si la destruction de vêtements ne fait pas partie de l’imaginaire érotique « commun », j’ai des souvenirs d’images d’hommes arrachant les boutons d’un chemisier récalcitrant, mais moi, faire de même et réduire en charpie des vêtements pour des motifs sexuels ? Ah Non ! Pas pour moi ! Et je mesure là les limites de mon imaginaire érotique, reflet de l’imaginaire commun où une « vraie » femme ne peut être à l’origine d’un jeu érotique où elle ne serait pas l’objet du désir, l’enjeu du regard.

Alors, n’attendons pas et commençons là, sur cette page. Jouons.

En 1964, Yoko Ono (artiste plasticienne et par ailleurs femme de John Lennon) créait la performance Cut piece. Elle se tenait assise, chemisier boutonné et jupe au genou, et se faisait découper les vêtements aux ciseaux par le public présent. Cette pièce se voulait une dénonciation de l’objectivation sexuelle de la femme, l’artiste indifférente ne se plaçant pas comme un partenaire érotique.

L’envie de réactiver cette performance. Mais dans une optique, diront-nous, plus pornographique et consensuelle, avec bien sûr un homme au centre du dispositif.

Cut piece revisited

La situation : Dans sa performance, Yoko Ono est installée à genoux dans une position qui ne semble pas très confortable. Ce n’est pas une séance de torture, chez nous l’homme sera allongé au sol ou mieux sur une table recouverte de couvertures moelleuses autour de laquelle l’opératrice pourra œuvrer debout.

Les participants : plutôt qu’un collectif, un duo (mais chacun fait ce qui lui plaît) : un homme allongé habillé de pied en cap (à l’exception du manteau et des chaussures) et debout, l’opératrice habillée, elle aussi de pied en cap.

Les vêtements : pour l’homme, l’armure dont on a parlé, du fermé, fermé : T-shirt à manches longues (pas de chemise, trop ouvert), pantalon en tissu fin, on évitera le jean, lui préférer la flanelle. Les vêtements de la femme ne sont pas sexualisés, de couleur neutre, elle n’est pas l’objet du regard mais celle par qui le plaisir arrive.

Les objets : posés sur une tablette à proximité, une paire de ciseaux bien sûr ( une longue paire métallique solide, bout pointu ou rond selon les goûts, la seule chose qui importe c’est le bruit intense de la lame qui découpe le tissu) et tout autre objet que l’on souhaitera pour caresser, pénétrer, pincer…

Le déroulement : la découpe peut commencer, larges fentes, petites ouvertures, les ciseaux courent la peau, tranchent coutures, ceintures, découvrent les poils, les clavicules, le sexe, les tétons… dans l’ordre choisi par les protagonistes. C’est une cérémonie où dénudement et acte sexuel s’entremêlent, où les mots profusent, les envies s’échangent, ce n’est pas un moment silencieux. Pour lui, l’immobilité du corps allongé laisse la place à l’activité de la parole. Il n’y a pas de dominant.e et de dominé.e ici, seulement des postures différentes et tout du long, la parole, les gémissements ( parce qu’il gémira, il criera, il donnera à entendre tout le plaisir qu’il ressent contre cette jouissance silencieuse imposée aux « vrais » hommes). Maintenant, les bouts de vêtements parsèment le sol autour des protagonistes, les ciseaux sont en action mais aussi les sextoy, les mains, la bouche de l’opératrice et les mains de l’homme en pleine masturbation. Le plaisir monte tandis que les vêtements disparaissent les uns après les autres, la nudité n’est plus le préalable à l’acte sexuel mais son aboutissement même et comme dans tous les fantasmes, le timing sera bien sûr parfait : le dernier coup de ciseau qui fera apparaître, entier, le corps nu de l’homme, teintera simultanément de métal son cri de jouissance.

Jouer.

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