Une fille qui se tient sage

J’ai lu Trencadis de Caroline Deyns aux éditions Quidam et le livre est très bien. Mais une chose me questionne : la couverture du livre qui me semble desservir le propos même du livre. Je m’explique.

Cette couverture montre une femme, jeune, blonde, blanche, en robe de soirée bustier dévoilant les épaules et la poitrine. La jeune femme regarde l’objectif avec un sourire à la Mona Lisa. Une belle photo de belle jeune femme.

Cette photo comme illustration du livre me gène pour deux raisons :

1/ Cette si belle jeune fille que l’on voit sur cette photo n’est pas encore l’artiste Nicky de Saint Phalle, elle a alors 19 ans et pose comme mannequin pour un magazine. Cette jeune femme magnifique que l’on voit est une femme remplie d’angoisses et de pulsions suicidaires, c’est une jeune femme qui a été violée par son père violentée par sa mère et qui obéit encore à ses parents, qui fait ce qu’on lui dit de faire. Ce n’est qu’en quittant son mari quelques années plus tard, en abandonnant ses deux enfants pour devenir artiste et sauver sa peau (au sens littéral, une de ses sœurs et un de ses frères se sont suicidé.e.s.) qu’elle deviendra Nicky de Saint-Phalle, l’objet même du livre, que l’on fait donc disparaître de la couverture même de l’oeuvre qui lui est consacré. Choisir l’image de cette femme soumise à l’opposé de la femme qu’elle choisira de devenir me semble déjà problématique.

2/ Cette si belle jeune fille que l’on voit sur cette couverture, c’est la même jeune fille que l’on utilise pour vendre des yaourts, des voitures, des frigos connectés et des livres donc. Blonde, belle, blanche et mince. Une fille qui se tient sage, un corps qui pousse à la consommation. Et là, la fatigue me prend parce que même pour illustrer la vie d’une femme qui a choisi de devenir actrice de sa vie, qui a commis le tabou suprême d’abandonner ses enfants, qui a empoigné la carabine pour créer ses toiles, la scie sauteuse pour découper des blocs de polyester et construire ses immenses Nana et les déposer dans ce lieu ennemi des femmes, l’espace public. Même pour elle, on retourne encore et toujours à cette image de mannequin qu’elle était à 19 ans et ce que ça dit c’est encore toujours la même chose, « voici ce qu’il faut que tu sois : jolie, souriante et silencieuse parce que quoi que tu fasses cette image vaudra mille fois ton travail ». Pourtant le livre montre tout le contraire et offre dans sa forme hétérogène un portrait complexe d’une femme qui s’est réalisée dans son art.

Je ne sais pas pourquoi cette couverture a été choisie et j’aimerais d’ailleurs avoir d’autres avis pour éclairer ma lanterne mais voilà, je suis déçue, parce que l’éditeur Quidam est un super éditeur de textes exigeants, que le texte de Caroline Deyns est vraiment très bien, que le « personnage » de Nicky de Saint Phalle est passionnant et que regarder cette fille soumise et malheureuse, cette femme-objet à chaque fois que j’ouvrais ce très bon livre m’a été vraiment très désagréable.

1 réflexion sur « Une fille qui se tient sage »

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