Traité d’érotisme vestimentaire masculin #6

La mini-jupe de Miguel Bosé dans Talons aiguilles

Alerte spoiler maximale, si vous n’avez pas vu Talons aiguilles de Pedro Almodovar, cet épisode éventera toutes les révélations possibles autour des personnages de Letal et Rebecca.

Je me souvenais de cette émotion à la vue de Miguel Bose en mini-jupe dans Talons aiguilles. Je me souvenais avoir admiré ces jambes galbées dans des collants résilles et m’être dit que ces jambes, cette jupe avait toute sa place dans mon panthéon personnel des vêtements masculins érotiques.

L’énigme de cette attirance (c’est la seule jupe qui m’aie plu sur un homme et non, je ne suis pas très kilt) m’a fait plongé plus avant dans mes souvenirs et je me suis rendue compte que cette jupe qui me plaisait tant résonnait avec deux autres éléments du film. D’abord le personnage que joue Miguel Bose est un homme qui se transforme : la nuit dans un cabaret de travestis, il se transforme en une femme une vraie, accueillant tous les signes extérieurs de féminité, robe, talons, coiffure, maquillage, et le jour, dans son bureau de juge, il se transforme en un homme un vrai, accueillant tous les signes extérieurs de masculinité, barbe (postiche), lunettes Pilote Rayban à monture dorée, cravates à motifs floraux et costumes comme seules les années 90 pouvaient en fournir, encore plus larges, encore plus mous, encore plus épaulés, encore plus olive qu’on puisse l’imaginer. Cette jupe me semblait être l’un des signes d’une performance de genre qui prenait ses aises sur l’ensemble du spectre, et ça me plaisait.

Et cette performance aboutissait dans ma mémoire dans une scène de sexe incroyable, où une Victoria Abril aux seins débordant de sa robe bustier prenait son pied, accrochée en l’air, sous les coups de langue d’un magnifique Miguel Bosé aux yeux fardés quasi nu portant encore son bonnet de perruque.

Dans l’histoire que je m’étais construite, cette scène de sexe voyait une personne à la fois homme et femme faire furieusement l’amour avec une femme (à qui je m’identifiais non moins furieusement). Beauté des amours fluides qui me disait « oui, tu peux désirer un homme aux yeux fardés venant tout juste d’enlever sa mini-jupe » (ce que les fans de David Bowie savaient déjà depuis longtemps).

Ça, c’était avant de revoir le film .

Commençons par nommer les personnages qui nous intéresse ici, il y a Letal, le travesti, Eduardo le juge ( tous deux joués par Miguel Bose) et Rebecca (Victoria Abril). Letal joue tous les soirs des chansons de la star Becky del Paramo dans un cabaret de travestis, et Rebecca, la fille de Becky vient y voir régulièrement la représentation d’une mère qui l’a abandonnée depuis bien longtemps pour poursuivre sa carrière de chanteuse et de comédienne. Détail important, la mini-jupe de mon souvenir est en faire une mini-robe moulante à sequins rouges portée sur une chemise rouge nouée, les jambes, immenses, sont bien là, mises en valeurs par une paire d’escarpins à talons hauts compensés pailletés de rouge.

Avant la scène de sexe, il y a le numéro de cabaret de Letal où tout est parfait : la tenue, la perruque blonde au chignon très BB, le play-back sur la chanson Un Año de Amor de Luz Casal, la chorégraphie des mains soulignée par les longs gants rouges. Parfaite, aussi, la réplique de Letal, au mari hétéroborné de Rebecca qui se pose la question : « Pour toi, je suis un homme.» (fluidité, fluidité…)

La scène de sexe approche, nous sommes dans la loge de Letal. « Passe-moi la laque. » « Oui, autre chose ? » « Le grand peigne. » Hors-champ, Letal donne des ordres à Rebecca, rentre dans le cadre, fait dos à la caméra et demande à descendre la fermeture éclair de sa robe pailletée. « Pour avoir une belle ligne, il faut souffrir » Pièce par pièce, la féminité de Letal sera ôtée, le serre-taille, la combinaison, le sein qui reste (l’autre a été donné à Becky un peu plus tôt). « J’aimerais être plus qu’une mère pour toi » l’homme sans nom (déjà plus Letal, pas encore Eduardo) fait son approche, son « coming-out » hétérosexuel. « Mais qu’est-ce que tu racontes ? » Rebecca ne comprend pas, elle déshabille Letal comme une copine, s’agenouille pour finir d’ôter la combinaison, les rembourrages de hanche, et descend les collants résilles, laissant Letal en slip vinyle noir. On entend le bruit d’une fermeture éclair. Rebecca se retrouve face au sexe de Letal, pas une once de trouble, de désir chez elle, tout juste de l’amusement quand elle voit sur le sexe qui est sous son nez un grain de beauté sur le gland. Il l’embrasse, elle le repousse, ses bras sont tendus, refusant l’enlacement, « repose-moi ! » il la soulève, elle s’accroche à un tuyau en l’air qui traverse la pièce pour lui échapper. Coincée, elle lui demande de l’aide pour descendre, tranquille, il lui explique que si elle écarte les jambes, il lui sera plus simple de l’aider,puis de force, il écarte les jambes de Rebecca et commence un cunnilingus. Et miracle du cinéma et de la culture du viol combinés, Rebecca commence à prendre son pied et devient active quand finalement l’homme sans nom la fait descendre de son tuyau. Cut. On les retrouve après l’acte sexuel, se rhabillant. Avant de sortir de la loge Rebecca dit « Merci, c’est ce dont j’avais besoin », et là encore aucune trace de désir pour cet homme dans ses yeux, elle esquive ses tentatives de rendez-vous (c’était avant le portable, plus facile) et le quitte sans jamais vouloir savoir qui il est, sans jamais vouloir le revoir ailleurs que dans ce cabaret, elle ne le désire pas, cet homme est sa mère. (Le début de la scène est visible en français ici et entièrement en espagnol ici).

Le choc. Je m’étais fait une joie de revoir une scène de sexe excitante qui existait dans mon imaginaire érotique depuis longtemps (le film est sorti en 1991) et je me retrouve devant une scène d’agression sexuelle : une femme qui n’a pas de désir pour un homme et le lui fait savoir et un homme qui s’en fout et se sert. Le consentement artificiel de la fin de la scène n’y change rien, et ce « merci » dégueulasse, encore moins. Et là, je me pose la question, pourquoi alors ai-je été aussi aveugle ?

J’en ai parlé autour de moi et la majorité des personnes s’en souvient comme une scène d’amour excitante. Plus de vingt ans ans ont passé depuis mon premier visionnage, et revoir ce film c’est aussi revoir l’évolution de notre regard. De nombreux signes montrent que la scène filmée par Almodovar est faite pour être malaisante et pourtant mon désir pour le magnifique Letal et le spectacle du plaisir sexuel de Rebecca avaient gommé tous les signes d’ambiguïté de la scène. Il est beau, elle jouit, où est le problème ? Vingt ans plus tard, la jouissance de Rebecca n’absout plus l’agression qui précède.

Aujourd’hui, je constate à quel point mon désir de jeune femme était imbibé de culture du viol et comment le combat féministe a aussi permis de faire bouger les lignes de l’acceptable : si une femme dit qu’elle ne veut pas avoir de rapport sexuel, c’est sans doute, et c’est dingue, qu’elle ne veut pas avoir de rapport sexuel. De la même façon, si elle dort, si elle est trop saoule, trop défoncée, elle ne peut pas consentir et si on la baise, c’est dingue, c’est un viol.

Dans le film, Pedro Almodovar n’est pas tendre avec le personnage de Letal / Eduardo (et avec aucun autre personnage du film d’ailleurs, ils sont tous détestables). C’est un hétéro déguisé en queer, un dominant qui vient s’encanailler chez les dominés mais qui n’oublie jamais de quel côté du manche il se situe. C’est un homme qui prend. Que Rebecca n’ait pas de désir pour lui (ou pour n’importe quel homme d’ailleurs, son seul amour, c’est sa mère) n’a que peu d’importance pour lui. En résumé : tu ne veux pas mais je te baise, tu ne veux pas mais, comme je t’ai fait un gosse (ce qu’on apprend plus tard dans le film), je t’épouse. La domination hétérosexuelle dans toute sa splendeur.

Pour les amours fluides, on repassera.

1 réflexion sur « Traité d’érotisme vestimentaire masculin #6 »

  1. Bon jour,
    Au questionnement :  » … pourquoi alors ai-je été aussi aveugle ? » Les regards changent … normal … comme un livre lu il y a 30 ans et que vous relisez maintenant … 🙂
    Max-Louis

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